Récit.
Mener sa vie comme une aventure
Paris,
Ed. Hoebeke, 1999, 346 p (Poche "J'ai Lu" 5843)
Rêves
de cabanes (pp 295-300)
"
Savoir que je pourrais vivre heureux dans une cabane, en toutes circonstances,
m'a toujours rassuré. Je m'imagine facilement perché,
face à l'immensité, assis sur un banc, au soleil, à
l'abri du vent, restant là des heures, absorbé de rien.Nulle
autre idée que celle-là ne m'a autant fait gamberger.
Et voilà des années que cela dure!
Tout
a, bien sûr, commencé par les cabanes de l'enfance, mais
l'inspiration n'a vraiment pris corps qu'en Californie, lorsque j'ai
découvert la liberté de construire son gîte où
l'on veut, dans une architecture singulière, personnelle, totalement
libre des canons architecturaux, épousant la forme d'un arbre,
d'une rivière, d'un rocher. Sur la page de garde d'un livre
de photos consacré à ces constructions américaines
d'amateurs, je me rappelle avoir écrit: "Enfin j'ai trouvé
le paradis!" Depuis, je collectionne ces livres d'architecture
marginale, dont je connais tous les détails pour m'y être
baladé virtuellement des heures entières.(...)Pourtant,
malgré toutes ces sources d'inspiration, je ne parvenais pas
à dessiner ma cabane, celle qui correspondrait à
mes désirs.(...)En fait, il me manquait un élément
de référence essentiel: le site, qui dicte véritablement
les formes.(...) Comment adapter les volumes au terrain, par où
faire entrer la lumière, de quelle façon lancer une
avancée sur le vide, un balcon sur pilotis, comment établir
une circulation entre les arbres?(...)
Mon
engouement pour les cabanes a plusieurs raisons. La liberté
architecturale qu'elles inspirent, la légèreté
de leur mise en oeuvre, une façon de vivre au contact de la
nature...Mais en filigrane de tout cela, la cabane est un style
de vie, une façon aussi d'échapper à ma vieille
peur des engagements lourds, immuables, emprisonnants. La pierre
et le béton sont les matériaux de l'insertion, du placement,
alors que la cabane a quelque chose de léger, d'évolutif,
d'éphémère. Elle participe d'une philosophie
de la simplicité: un abri plein de charme, un jardin pour les
légumes, des poules pour les oeufs, des arbres pour les fruits...Si,
en plus, il y a la mer pas loin à portée de canne à
pêche, que rêver de plus pour satisfaire son autonomie?
Je connais
bien l'homme-animal caché en moi, qui refait périodiquement
surface, réveillant un ancestral désir d'autarcie. L'adéquation
entre les besoins de l'animal, ses outils pour les combler et son
aire de vie, relève d'une ordonnance subtile qui m'a toujours
fasciné.(...)L'idée de revenir à ce statut naturel,
de trouver, à l'instar de l'animal, ma place et mes limites
dans le biotope Terre me traverse souvent l'esprit, quand la pression
du monde se fait trop pesante.(...) A une époque où
le savoir-faire anéantit le savoir-vivre, comment protéger
en toute quiétude la part de temps pour soi et son espace vital?
Il y a un juste milieu à trouver pour bien vivre en ce monde.
On n'est pas obligé d'ingérer l'intégralité
des menus que les grands programmateurs de la consommation, de l'information
et de la politique nous imposent. (...) La mise en oeuvre d'un choix
de vie demande une volonté: c'est une conquête permanente,
une composition, un compromis entre soi et la machine sociale à
laquelle on appartient, et à laquelle on doit aussi son tribut.
Dans
ce sens, la cabane a toujours symbolisé pour moi ce "no
man's land" ce port franc où l'on échappe au contrôle,
où l'on peut exercer sa pleine liberté "imperméable
aux aléas de la condition humaine"(Nicolas Bouvier. L'échappée
belle. Metropolis,1996)
Tous
ceux qui nous rendent visite à La Devèze sont enivrés
par la sérénité de l'atmosphère dès
qu'ils poussent la porte. Tout est très simple, ici, fait à
la main. Au milieu de la pièce trône le poêle à
bois. Où qu'il se tourne, le regard n'est heurté par
rien.On respire la résine et le lusin, cette corde goudronnée
qui sent la vieille marine. Même ancré au fond du terroir,
j'ai besoin de l'odeur du large.
Comme
je le fus moi-même en Californie, il y a vingt-cinq ans, nos
visiteurs sont ébahis par l'idée que l'on puisse vivre
aussi librement, au coeur d'un vieux pays. Dans ces moments-là
le "jouet" leur semble tellement beau, qu'ils se prennent
à rêver de vivre comme ça, eux aussi. Mais, très
vite, la pression de l'interdit social reprend ses droits: "Toi,
Jean-Louis, tu peux te le permettre, mais pour moi, ce serait plus
difficile...Bien sûr, çà plairait aux enfants.
Mais que penserait mon entourage en apprenant que j'habite une maison
dans les arbres!..."
Le bonheur
n'est pas d'aller tous vivre dans les bois, on y découvre aussi
de nouvelles contraintes. Mais pour avoir réalisé ce
qui a longtemps représenté un idéal de vie, l'idée
d'une liberté assouvie, je veux encore dire combien il est
importantde réaliser ses rêves, même si le chemin
qui y mène est difficile à suivre, même si une
vie ne suffit pas. Je sais aussi qu'il n'y a pas d'âge pour
les entreprendre."