Extraits
de : Une nature seconde? Xavier De Coster, pp 86-96
Arbre/homme/colonne
(...)Le
point de départ de toutes les spéculations est le De
Architectura de Vitruve (*) dont certains passages
semblent étrangement trouver écho dans la fable, quasi
contemporaine d'Ovide (Métamorphoses: VII:VI : 611-724): Vitruve
voit en effet dans le Temple une transposition de la cabane primitive
telle qu'on peut encore la voir notamment chez lesx Phrygiens (!);
il affirme en outre que l'harmonie d'un édifice tire son origine
des mesures du corps humain, et en particulier que les différents
ordres de colonnes et leurs proportions sont justifiés par
leur ressemblance avec lui.
Voici
comment Vitruve évoque les débuts de l'architecture.
anciennement, raxconte-t-il, les hommes vivaient comme des bêtes
sauvages dans les forêts et les cavernes. Le feu, ayant pris
"par hasard" les conduisit, d'abord à découvrir
le langage et la vie en société, puis à entreprendre
la réalisation d'abris divers, qu'ils ne cessèrent ensuite
de perfectionner pour construire enfin les premières cabanes,
faites de branches d'arbres et/ou de terre grasse. Vitruve étaie
son récit par la description d'anciennes manières de
bâtir encore en usage en Colchide, Phrygie, Gaule et Espagne,
et de certains vestiges à Athènes (l'Aéropage)
et à Rome (la cabane de Romulus). Par le perfectionnement des
constructions primitives est enfin inventé l'"art de bâtir"
proprement dit: "(...) alors ils conçurent quelque chose
au-dessus de ces petites cabanes dont ils s'étaient d'abord
contentés, et commencèrent à perfectionner en
élevant leurs maisons sur des fondements solides, avec des
murailles de pierres et de briques, et en les couvrant de bois et
de tuiles. Ils réfléchirent ensuite (...)irrésolus
dans le principe; cela les conduisit, à la fin, à la
connaissance des règles certaines de la proportion".(...)
la cabane de Vitruve aura une postérité nombreuse, dont
Joseph Rykwert suit la trace jusque chez Le Corbusier. l'abbé
Laugier en a donné la description la plus célèbre.
Il nous montre l'homme "dans sa première origine"
qui s'emploie à "se faire un logement" : "quelques
branches abattues dans la forêt sont les matériaux propres
à son dessein. Il en choisit quatre des plus fortes, qu'il
élève perpendiculairement et qu'il dispose en carré.
Au-dessus, il en met quatre autres en travers; et sur celles-ci, il
en élève qui s'inclinent et qui se réunissent
en pointe des deux côtés. Cette espèce de toit
est couverte de feuilles assez serrées, pour que le soleil
ni la pluie ne puissent y pénétrer; et voilà
l'homme logé." Et Laugier d'ajouter:"Telle est la
marche de la simple nature: c'est à l'imitation de ses procédés
que l'art doit sa naissance". (...) Ce qu'il s'agit avant tout
pour lui d'imiter dans la nature, ce sont des principes et non le
modèle de sa petite cabane, en fait inessentielle à
sa théorie. Vivement critiquée déjà par
Perrault , puis par les architectes dits révolutionnaires (qui
commencent à considérer l'architecture comme une transformation
de la nature), la cabane rustique sera récupérée
par les Romantiques (qui verront dans la cathédrale gothique
l'image de la forêt primordiale), jusqu'à être,
récemment, vénérée par les architectes
soi-disant néo-rationnels qui tenteront d'en faire l'archétype
de leur "résistance anti-industrielle". (...)
L'aporie
de l'édifice originaire
Sans
approfondir ici le problème posé par l'assignation à
l'architecture d'une origine qui se déroberait sans cesse,
je me bornerai à mettre en lumière la contradiction
que représente la cabane naturelle.
Très
révélateur est, à cet égard, le frontispice
de la 2e édition de l'Essai de Laugier: les quatre
piliers de la cabane sont de véritables arbres et non, comme
l'indique l'abbé, des branches dressées et non disposées
en carré par l'homme lui-même. Le frontispice, en outrepassant
les intentions du texte, se rapproche de la fable d'ovide, en même
temps qu'il accentue la duplicité de la cabane primitive: elle
est encore une production naturelle, pourtant ell est déjà
le fait d'une activité humaine. La cabane est instauratrice
d'une différence (entre nature et architecture) qui en elle
s'annule : elle relève encore de ce qu'elle n'est déjà
plus (la nature); en même temps, elle est déjà
ce qui n'existe pas encore puisqu'elle est réputée le
fonder (l'architecture). La nature mime l'architecture, laquelle n'existe
pas encore, mais n'existera qu'en mimant la nature, laquelle....etc!
(...)
(*)
VITRUVE (Trad. Claude Perrault, 2e éd., Paris, Coignard, 1684;
réimpr. Bruxelles-Liège, Mardaga 1979)