Questions 9

Architectures naturelles

Automne 1987 Publication semestrielle de l'Institut Supérieur d'Architecture Saint-Luc de Bruxelles

La cabane primitive, paradigme naturel

Extraits de : Une nature seconde? Xavier De Coster, pp 86-96

Arbre/homme/colonne

(...)Le point de départ de toutes les spéculations est le De Architectura de Vitruve (*) dont certains passages semblent étrangement trouver écho dans la fable, quasi contemporaine d'Ovide (Métamorphoses: VII:VI : 611-724): Vitruve voit en effet dans le Temple une transposition de la cabane primitive telle qu'on peut encore la voir notamment chez lesx Phrygiens (!); il affirme en outre que l'harmonie d'un édifice tire son origine des mesures du corps humain, et en particulier que les différents ordres de colonnes et leurs proportions sont justifiés par leur ressemblance avec lui.

Voici comment Vitruve évoque les débuts de l'architecture. anciennement, raxconte-t-il, les hommes vivaient comme des bêtes sauvages dans les forêts et les cavernes. Le feu, ayant pris "par hasard" les conduisit, d'abord à découvrir le langage et la vie en société, puis à entreprendre la réalisation d'abris divers, qu'ils ne cessèrent ensuite de perfectionner pour construire enfin les premières cabanes, faites de branches d'arbres et/ou de terre grasse. Vitruve étaie son récit par la description d'anciennes manières de bâtir encore en usage en Colchide, Phrygie, Gaule et Espagne, et de certains vestiges à Athènes (l'Aéropage) et à Rome (la cabane de Romulus). Par le perfectionnement des constructions primitives est enfin inventé l'"art de bâtir" proprement dit: "(...) alors ils conçurent quelque chose au-dessus de ces petites cabanes dont ils s'étaient d'abord contentés, et commencèrent à perfectionner en élevant leurs maisons sur des fondements solides, avec des murailles de pierres et de briques, et en les couvrant de bois et de tuiles. Ils réfléchirent ensuite (...)irrésolus dans le principe; cela les conduisit, à la fin, à la connaissance des règles certaines de la proportion".(...) la cabane de Vitruve aura une postérité nombreuse, dont Joseph Rykwert suit la trace jusque chez Le Corbusier. l'abbé Laugier en a donné la description la plus célèbre. Il nous montre l'homme "dans sa première origine" qui s'emploie à "se faire un logement" : "quelques branches abattues dans la forêt sont les matériaux propres à son dessein. Il en choisit quatre des plus fortes, qu'il élève perpendiculairement et qu'il dispose en carré. Au-dessus, il en met quatre autres en travers; et sur celles-ci, il en élève qui s'inclinent et qui se réunissent en pointe des deux côtés. Cette espèce de toit est couverte de feuilles assez serrées, pour que le soleil ni la pluie ne puissent y pénétrer; et voilà l'homme logé." Et Laugier d'ajouter:"Telle est la marche de la simple nature: c'est à l'imitation de ses procédés que l'art doit sa naissance". (...) Ce qu'il s'agit avant tout pour lui d'imiter dans la nature, ce sont des principes et non le modèle de sa petite cabane, en fait inessentielle à sa théorie. Vivement critiquée déjà par Perrault , puis par les architectes dits révolutionnaires (qui commencent à considérer l'architecture comme une transformation de la nature), la cabane rustique sera récupérée par les Romantiques (qui verront dans la cathédrale gothique l'image de la forêt primordiale), jusqu'à être, récemment, vénérée par les architectes soi-disant néo-rationnels qui tenteront d'en faire l'archétype de leur "résistance anti-industrielle". (...)

L'aporie de l'édifice originaire

Sans approfondir ici le problème posé par l'assignation à l'architecture d'une origine qui se déroberait sans cesse, je me bornerai à mettre en lumière la contradiction que représente la cabane naturelle.

Très révélateur est, à cet égard, le frontispice de la 2e édition de l'Essai de Laugier: les quatre piliers de la cabane sont de véritables arbres et non, comme l'indique l'abbé, des branches dressées et non disposées en carré par l'homme lui-même. Le frontispice, en outrepassant les intentions du texte, se rapproche de la fable d'ovide, en même temps qu'il accentue la duplicité de la cabane primitive: elle est encore une production naturelle, pourtant ell est déjà le fait d'une activité humaine. La cabane est instauratrice d'une différence (entre nature et architecture) qui en elle s'annule : elle relève encore de ce qu'elle n'est déjà plus (la nature); en même temps, elle est déjà ce qui n'existe pas encore puisqu'elle est réputée le fonder (l'architecture). La nature mime l'architecture, laquelle n'existe pas encore, mais n'existera qu'en mimant la nature, laquelle....etc! (...)

(*) VITRUVE (Trad. Claude Perrault, 2e éd., Paris, Coignard, 1684; réimpr. Bruxelles-Liège, Mardaga 1979)